Wilhelm von Humboldt an Eugène Burnouf, 18.06.1829

|89r| Monsieur,

Il y a longtemps que je desire me rappeler à Votre souvenir amical, Monsieur,[a] et Vous remercier de toutes les marques d’intérêt et de bonté que Vous avez bien voulû me donner pendant mon sejour à Paris;[b] mais je remettois d’un mois à l’autre de m’acquitter d’un devoir aussi doux à mon cœur, puisque je voulois attendre quelqu’occasion de pouvoir en même temps Vous offrir quelque-chose qui pût être digne de Votre attention. Cette occasion se présente dans ce moment, et j’ai encore à Vous remercier, Monsieur, de toutes les choses obligeantes et flatteuses que notre ami commun, M. Bopp m’a communiqué une lettre, qu’il a reçue e Votre part. Je lui avois souvent parlé des entretiens interessans et instructifs dont j’avois joui chez Vous à Paris et des progrès que d’après ma profonde conviction notre étude des langues Orientales fera par Vos travaux. Votre lettre qu’il m’a communiquée, a pleinement justifié cette attente. J’ai admiré les travaux immenses que Vous avez faits sur le Zend, et je ne conçois presque pas, comment Vous avez pû réussir à pénétrer si avant dans une langue dont l’étude est hérissée de difficultés.[c]

Je prends la liberté de Vous addresser aujourd’hui, Monsieur, sous bande deux feuilles des Jahrbücher für wissenschaftliche Kritik qui renferment un nouveau développement de mes idées sur la séparation des mots dans la langue Sanscrite. M. Dursch avoit attaqué mon systême sans à ce qu’il m’a passé, entrer dans le fond de la question. Il m’a donc semblé utile et nécessaire de traiter cette matière de nouveau et d’une manière plus approfondie et plus détaillée que je ne l’avois fait dans le Journal Asiatique. Vous eûtes la bonté, Monsieur, |89v| de Vous charger alors de la publication de mon petit mémoire. Oserois-je Vous addresser aujourd’hui une autre demande à ce même sujet? Voudriez Vous présenter au Public François un résumé de mon idée et des argumens qui parlent en sa faveur? Comme il me serait agréable qu’elle fût connue aussi de ceux qui ne s’occupent pas particulièrement des langues Orientales, je préférerois un article dans le Moniteur ou le Globe à une annonce dans le Journal Asiatique.[d] Vous jugerez cependant même, Monsieur, ce que sera faisable ou convenable à cet égard. Il s’entend au reste que je suis bien loin de prétendre, Monsieur, que Vous preniez fait & cause pour moi et M. Bopp qui a adopté et modifié ma proposition. Il me sera au contraire précieux de voir venir les objections qu’on pourra me faire d’une personne qui y mettent de la bienveillance et de l’indulgence. Tout ce que je désire, c’est que mon idée soit connue en France et qu’elle soit présentée toutefois par tous les argumens par lesquels j’ai crû pouvoir l’étayer. Je ne nie cependant pas, Monsieur, que ma satisfaction seroit à son comble, si Vous l’approuviez en même Temps et si Vous vouliez y ajouter de nouveaux argumens.

Vous avez vû probablement déjà le premier volume du Ramayana de M. Schlegel. Vous serez sans doute avec moi d’opinion que c’est un ouvrage des plus remarquables et par lequel le nom de l’auteur passera à une postérité bien reculée, s’il a le bon tems de le terminer. M. Schlegel a adopté comme Vous avez observé un nouveau principe relativement à la séparation des mots. Il isole tous les mots qui dans ce contexte se terminent par une consonne capable d’être consonne finale et il joint tous es autres. Il laisse donc subsister isolé le n final avant la voyelle initiale du mot suivant. Vous pouvez en trouver des exemples ch. 8. sl. 17.6. 27.a. Je ne sauroi approuver cette méthode, et je préfère de beaucoup celle que M. Schegel adoptait jusqu’ici. Je ne puis concevoir que deux principes pour la separation |sic| des mots. On les sépare pour que l’esprit distingue au premier coup d’œil les signes des |90r| élémens de la pensée, ou pour que l’oreille apprenne par le moyen de la vue quels mots doivent être unis ensemble dans la prononciation. Le principe des finales ne me semble trouver ici aucune application. Il ne s’entend que des mots pris hors de leur contexte, on ne le blesse point, si dans le contexte on donne aux mots des consonnes finales pour ainsi dire illégitimes. L’exception de l’influence que les lettres initiales peuvent avoir sur les lettres finales des mots qui les précèdent, est tacitement attaché au principe même. L’état dans lequel un mot, sans pour cela s’unir à celui qui le suit, éprouve un changement de sa lettre finale par le mot qui le suit est au contraire précisement très-convenablement marqué par une lettre finale illégitime. La méthode de M. Schlegel ne satisfait pas l’esprit, car nombre de mots restent mis ensemble; elle n’éclaire pas le lecteur sur la prononciation, car le changement des sourdes en sonores devant les voyelles prouve que la prononciation Indienne unissoit les consonnes finales aux voyelles initiales; cette méthode enfin s’éloigne tout autant que la mienne, de la tradition Indienne, car dans l’Alphabet Devanagari, à peu près syllabique, un n final ne se délâcha jamais d’un a suivant. Pour pouvoir appliquer avec justesse ce principe à l’écriture Sanscrite, il faudrait prouver que la prononciation Indienne séparoit et unissoit les mots d’après ce même principe, et je doute qu’on le puisse.

J’ai été vivement charmé de voir le cas que Vous faites, Monsieur, et qu’on fait en général à Paris de M. Bopp et de ses ouvrages. C’est certainement un des nos savans les plus distingués et qui dirige particulièrement ses travaux vers un but d’utilité générale. Rien ne sauroit être mieux entendû que le projet que Vous prenez de faire connaître par une traduction Françoise les différens mémoires qu’il a publiés sur l’analogie qui existe entre les différentes langues Sanscrites. Car je me flatte d’obtenir le pardon de M. Klaproth, si je substitue cette expression à la sienne de langues Indo-Germaniques qui me semble très peu propre, puisque le Grec et le Latin ne sont ni des langues Indiennes, ni Germaniques.

Je ne Vous parle point, Monsieur, de la perte immense et irréparable que j’ai faite, il y a quelques mois, & qui me réduit à une solitude absolue dans laquelle seule je trouve quelque consolation. Je suis sûr de la part que Vous et Monsieur Votre père auquel je Vous prie de dire mille choses amicales de ma part, eussent pris à ce triste évênement.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression la plus vive et la plus sincère de tous les sentimens de considération et d’amitié que je ne cesserai de Vous porter!
Humboldt
à Tegel, près de Berlin, ce 18. Juin, 1829

Fußnoten

    1. a |Editor| Briefe von Eugène Burnouf an Humboldt sind offenbar nicht erhalten.
    2. b |Editor| Humboldt hatte im April/Mai 1828 die französische Hauptstadt besucht und zweimal an der Académie des Inscriptions et Belles-Lettres vorgetragen (Bösch 2006, S. 270 Anm. 389), bevor er weiter nach London reiste, wo er sich bis Mitte Juli aufhielt [FZ].
    3. c |Editor| Eugène Burnouf hatte im Jahr 1829 begonnen, seine neunbändige Ausgabe der avestischen Vendidad Sadé herauszugeben. [FZ]
    4. d |Editor| Humboldts "Anhang zu Rückerts Rezension" wurde 1830 unter dem Titel "Observations sur la séparation des mots dans les textes sanscrits, et sur la nature de l’alphabet dévanagari" publiziert. In seinem Brief vom 20. Mai 1830 spricht Humboldt diese Bitte nochmals an, die Übersetzung erschien dann kurze Zeit später im Juni. [FZ]