Eugène Vincent Stanislas Jacquet an Wilhelm von Humboldt, 05.07.1832

|48r| Monsieur le Baron

Je ne puis vous exprimer assez vivement ma reconnaissance pour l’extrême bienveillance que vous voulez bien me temoigner dans votre derniere lettre. La bonté avec la quelle vous avez acceuilli des essais bien imparfaits et que je regrette de n’avoir pu rendre dignes de votre indulgence, a depassé non seulement le très faible merite de mes travaux, mais encore les esperances que j’avais reposées dans votre caractere bienveillant. Permettez moi de vous assurer, Monsieur, que je ne merite nullement toutes les expressions flatteuses dont vous chatouillez mon amour-propre; vous m’en aviez deja comblé, vous m’en accablez dans la derniere lettre dont vous m’avez honoré; je ne puis les |48v| accepter que comme la manifestation de l’intérêt que vous prenez aux etudes utiles et <comme> des encouragemens au zele de ceux qui s’y livrent.

Vos bontés mêmes ne laissent d’excuses à mon trop long silence, que celles que je suis assuré de trouver dans votre inepuisable indulgence. Je ne vous dissimulerai pas plus longtemps, Monsieur le Baron, les motifs qui ne m’ont pas permis jusqu’à present de rediger les observations que vous aviez bien voulu provoquer; j’espere qu’ils obtiendront grâce à vos yeux. Je me suis avoué que j’avais pris trop de confiance en moi lorsque je m’etais chargé de presenter quelques observations sur les principes que vous aviez developpés; j’ai craint de paraître bien presomptueux en voulant completer ou contredire vos opinions sur un sujet of which, pour employer une heureuse expression de la langue anglaise, you made yourself a great master; j’ai craint que cette intention seule ne fût considérée comme peu respectueuse pour votre nom auquel est acquise une si grande autorité; ce sentiment de timidité m’avait empêché de rediger des observations dont la matiere etait depuis longtemps preparée. Mais votre derniere lettre, Monsieur le Baron, |49r| est si pressante que je me suis determiné à rejeter toute pudeur: La redaction est commencée; je prends tout le soin possible de garder les convenances dans leurs details les plus minutieux, de surveiller severement mon style et de sauver, permettez moi de le dire, par la politesse des formes l’impertinence du fait même. J’aurai l’honneur de vous ** envoyer la premiere partie <de ces observations> dans ma prochaine lettre.

Les ordres sont donnés pour le tirage des exemplaires de votre memoire, que Monsieur le Baron Al. de humboldt avait demandés en votre nom, pendant son sejour à Paris. Je ne puis encore accepter les remercîmens que vous voulez bien m’accorder, Monsieur, pour la correction de l’impression; je possedais d’avance dans votre lettre une bien precieuse recompense de quelques miserables soins naturels. J’espere que le tirage à part pourra vous être remis dans un mois; Mr Saint-Martin[a] surveille cette affaire.

Je ne puis vous exprimer toute ma gratitude, Monsieur le Baron, pour l’obligeance que vous avez eue de m’envoyer la grammaire Tagale du P. Thom. Ortiz, et la permission que vous m’avez donnée d’en faire un aussi long usage que je le desirerais. Je n’abuserai point de votre |49v| complaisance; je la garderai encore une quinzaine de jours et je la remettrai à la legation Prussienne avec ma prochaine lettre. Cette grammaire me paraît être plus savante et plus methodique que toutes celles que j’ai encore examinées. J’oubliais de vous dire, Monsieur le Baron, que si les bruits de geurre etrangere qui viennent nous inquieter au milieu de notre triste victoire sur la guerre civile, prenaient quelque consistance, je m’empresserais de deposer votre volume à la legation, en recommandant instamment de le faire rentrer le plutôt possible entre vos mains.

J’ai l’honneur, Monsieur le Baron de vous envoyer la brochure[b] que je vous avais promise; un second exemplaire est destiné à Monsieur le Baron Alexandre à qui je vous prie de vouloir bien faire accepter l’expression de mes sentimens respectueux. Vous verrez, Monsieur, que je ne pouvais mieux detromper les bienveillantes esperances que vous aviez conçues de mon travail qu’en vous le faisant connaître; je dois craindre que vous ne lui appliquie* <appliquiez> dans toute sa severité le proverbe ridiculus mus. La premiere partie traduite de Werndlij et annotée est assez complete; |50r| mais la seconde pour la quelle je n’ai eu d’autres secours qu’une liste aride de titres mal transcrits, est excessivement defectueuse; l’ensemble est une <compilation> d’une grande secheresse et d’un très faible interêt.[c]

Permettez moi, Monsieur le Baron, de vous exprimer ma reconnaissance personnelle pour l’interêt que vous preniez au retablissement de la santé de Mr A. Remusat. Lorsque j’ai eu l’honneur de vous ecrire dans les mois de mai[d], nous etions plein d’esperance; la maladie qui s’etait aggravée pendant la plus grande intensité du cholera, ne semblait avoir laissé à Mr A. Remusat qu’une grande faiblesse et nous avions toute confiance dans la force de son temperament: Vous n’ignorez plus combien cruellement ont été trompées ces esperances. Ce n’est pas à vous, Monsieur, que j’apprendrai quel homme eminent etait Mr A. Remusat; personne mieux que vous n’appreciait combien il y avait de noblesse et de bienveillance dans son caractere, combien de force de pensée, de finesse d’observation dans son esprit. Il n’y avait point de science qui ne fût tributaire de ses idées, ses vues s’etendaient à tout, ses observations penetraient toutes choses, il faisait à toutes les etudes l’application d’un esprit juste qui ne lui permettait jamais de depasser la verité, qui la lui faisait souvent atteindre. |50v| Servi par une admirable facilité d’esprit, il faisait une decouverte en plaisantant, il creait un systême dans une conversation, il faisait une séance d’assemblée littéraire à lui seul, il remplissait tout de sa presence. Ce qu’on appercevait d’abord en lui, ce n’etait pas le savant, c’etait l’homme spirituel, d’une conversation facile et aimable, ayant un sentiment exquis des convenances et donnant à toutes les choses du monde les formes originales de son esprit: combien de personnes ne l’ont connu que dans le salon! mais lorsque la conversation devenait grave et prenait un caractere scientifique, bientôt l’homme de la science se revelaient <revelait> prenait son rang de lui même et dominait l’entretien qu’il n’avait fait encore que partager: combien cette science même etait interessante pour les personnes les moins bien disposées en faveur des etudes serieuses! il savait la leur mesurer, la faire excuser ******[e] par l’esprit dont il la couvrait. Cette conversation etait serieuse et pleine de dignité avec un savant; alors seulement il faisait effort d’esprit pour maintenir une superiorité qu’il se sentait acquise; il dirigeait les idées mises en communication, leur imprimait son mouvement, soutenait avec avantage la discussion, ne la laissait point s’ecarter de son but et avait presque toujours le talent de |51r| de |sic| reduire les autres opinions à la sienne, ou du moins de lui concilier d’honorables suffrages. Les personnes qui l’ont entendu traiter avec une incroyable facilité d’improvisation des questions d’administration, ont regretté qu’il ne se fût pas presenté à la tribune parlementaire ou aux conferences diplomatiques; c’etait regretter qu’il ne pût vivre double. Il etait une des plus belles gloires de la France; le second, tant que Cuvier a vecu, dans l’etude generale et systematique des sciences naturelles, le premier dans l’etude des sciences historiques il porta le genie dans l’erudition, il devina, je pourrais presque dire, il créa une langue, il recomposa toute l’histoire de la haute-Asie, il entreprit de nous faire connaître les productions naturelles de la Chine <et du Japon> mieux que ne l’avaient fait tant de voyageurs, enfin il nous revela une des plus belles et des plus interessantes religions de l’Asie; il s’etait comme devoué à l’etude du Bouddhisme, cette grande question historique et religieuse etait devenue la passion des deux dernieres années de sa vie: il avait redigé les premiers chapitres de sa collection de Voyages Bouddhiques; cet ouvrage[f] qui promettait d’être le plus beau de ses travaux et qui donnait une histoire complete de l’Inde au 4e siecle de notre ere, devait ouvrir une serie de publications Bouddhiques dans la quelle eûssent été epuisées toutes les questions de divers ordres qui se rattachent à cette antique religion: on peut dire |51v| avec verité que Mr A. Remusat est mort dans son triomphe. S’il eût vecu dix années de plus, qui peut pre[g] dire à quelle hauteur il se fut élevé? il ne pouvait obtenir des personnes qui avaient le bonheur de le connaître plus d’estime et de consideration, mais les honneurs l’attendaient; il etait deja secretaire-perpetuel designé de l’Acad. des I. et B. L.; son histoire Naturelle de la Chine et du Japon le designait au choix de l’Academie des Sciences; l’Academie francaise ne pouvait se dispenser d’admettre dans son sein celui dont Benj. Constant avait dit "il n’y a qu’un homme en France qui connaisse toutes les richesses de la langue francaise"; les titres honorifiques, la pairie etaient peut être les dernieres faveurs que lui reservat la munificence royale: N’etait il pas lui même Roi de la Science? Et cependant combien peu il estimait lui même ses travaux et sa gloire! il semblait que cette immense etude dans laquelle il resumait une grande partie de toutes les connaissances humaines ne fût pour lui qu’une distraction; c’est que ses idées se portaient souvent au delà de cette vie; vous comprenez mieux, Monsieur, combien il y avait de melancolie et même de tristesse dans cet esprit en apparence si leger, lorsque je vous aurai repeté les paroles qu’il me dit quelques jours avant sa maladie "l’etude est une ivresse de bonne compagnie, dont nous nous faisons une habitude, parce |52r| qu’elle nous fait oublier les maux réels de la vie". Ce n’etait en effet que dans l’etude qu’il avait trouvé de bienfaisantes consolations, lorsqu’il avait eu le malheur de perdre sa mere pour laquelle il avait une affection si touchante qu’il etait presque parvenu à la faire partager à toutes les personnes qui jouissaient de son amitié: pour parler dignement de ce sentiment pieux, il faudrait emprunter tout ce que la vieille philosophie Chinoise a <de> plus delicat et de mieux senti en ce genre. Je termine par deux mots qui composent le plus bel eloge des qualités intellectuelles et morales de Mr A. Remusat: Mr S. de Sacy qui, vous ne l’ignorez pas, Monsieur, avait temoigné beaucoup de froideur à Mr Remusat dans ces dernieres années, a dit, en apprenant sa mort, "C’est une perte non moins grande que celle de Cuvier, mais plus irreparable"; un des jeunes amis de Mr A. Remusat  <(Mr J. Mohl)> disait quelques jours après ce deplorable evenement "je suis comme un orphelin"; il n’y a aucun de nous qui ne se reunisse à cette heureuse expression d’un sentiment commun. Je vous demande pardon, Monsieur, de vous avoir si longuement entretenu de Mr A. Remusat; mais je trouve quelque consolation dans son eloge et je trouverai, j’en suis assuré, une excuse dans la haute consideration et dans l’estime affectueuse que vous lui accordiez.

J’ai l’honneur, Monsieur le Baron, de vous envoyer la copie exacte que j’avais faite autrefois de la premiere partie d’une Grammaire Algonquine mste: je vous prie de vouloir bien la garder et je desire |52v| vivement qu’elle puisse vous être de quelqu’ utilité pour vos recherches sur les langues americaines: je me propose de vous donner des details sur le MS. original dans ma prochaine lettre.

Je vous prie,
Monsieur le Baron
de vouloir bien agréer l’expression de ma consideration la plus distinguée et la mieux sentie
E. Jacquet
Paris ce 5 Juillet 1832

|53r/v vacat|