Wilhelm von Humboldt an Peter Stephen Duponceau, 21.09.1827

|40|Berlin, 21 Sep.e 1827 –

Lettre de M. le B.on W. de Humboldt
à M. DuPonceau

M. – C’est avec <un> regret extrème, que j’ai appris par M. |Schreiber| Niederstetter, notre ministre auprès des Etats Unis, que vous avez eu la bonté de m’écrire une lettre il y a quelques annees, qui ne m’est jamais parvenue. M.r Niederstetter m’a communiqué celle que vous avez bien voulû lui écrire à mon égard, Monsieur. J’ai été vivement touché par tout ce que vous y dites de flatteur pour moi et par le prix que vous attachés à mes foibles productions. Je sais que je n’en suis redevable qu’à vos bontés & à votre indulgence; mais je tâche au moins de mériter d’avantage vos suffrages par l’assiduité avec laquelle je continue à m’appliquer à l’étude des langues dont vous vous occupez, Monsieur, avec un succès aussi distingué.

Je prends la liberté de vous addresser deux Exemplaires d’un petit ouvrage qui vient de paroître de moi à Paris, il est en quelque façon un examen plus étendu et une nouvelle application des idées que j’avois développées dans mon mémoire academique. M.r Abel Remusat a eu la complaisance d’ajouter des notes à ce petit ouvrage. Vous verrez qu’il n’est pas satisfait de ma manière de juger le Chinois et qu’il en entreprend la défence. je |sic| ne repondrai point pour le moment à ses objections; mais je me propose de revenir une autre fois sur le même sujet.

C’est une question fondamentale dans toutes les langues: de quelle manière, si j’ose m’exprimer ainsi, la grammaire s’etablit dans un idiome et comment il y prend racine? même de |sic| langues également belles, également bien organisées sont neanmoins differentes à cet égard. Je crois même avoir fait cette observation sur le Sanscrit et le Grec. L’homme porte la grammaire, ses formes, ses loix en lui, il l’a manifeste pour ainsi dire dans sa langue; mais l’empreinte que celle ci en reçoit n’est pas toujours la même. Voila en quoi je trouve la difference fondamentale de toutes les langues.

Je vois par votre lettre à M.r Neidersteller |sic| Monsieur, que vous me supposés |sic| des préjugés contre les langues Américaines |41| et vous trouvez que j’en juge à tort d’une maniere défavorable. Je regrette vivement de ne pas avoir reçu la lettre que vous m’avez addressée à ce sujet. j’y |sic| aurois puisé des éclaircissements bien precieux. j’avoue |sic| cependant que je crois pouvoir me défendre ma cause et me purger surtout du reproche de faire tort à des langues dont j’ai étudié avec trop de peine la structure, pour ne pas en apprecier l’ordre artificiel et les avantages évidens. Elles en possedent en vérité de bien réels, et si l’on regarde l’énergie, la vivacité, souvent la délicatesse de l’éxpression, ce n’est qu’en les comparant aux langues classiques et sous le rapport de la pensée nue et abstraite que j’ai émis l’opinion qu’elles me paroissent des instruments moins parfaits. Mais je n’insisterai même pas la dessus, car elles paroissent arriver au même but par d’autres moyens, quoique cela me paroisse toujours difficile.

Ce qui me paroît évident, c’est que leurs formes Grammaticales ne portent point l’emprinte |sic| libre de toutes idées <toute idée> matérielle, la fixité absolue, et ce caractère qui indique immediatement à l’oreille que la chose se présente sous divers rapports, que nous rencontrons dans les langues Grecque & Sanscrite. Mais aussi en cela il faut distinguer avec précaution, les langues Americaines portent bien toutes un certain air de famille; mais elles sont bien différentes entre elles. Dans une même langue de certaines formes approchent plus que d’autres du caractère qu’elles devraient porter toutes; mais en général le fait me semble constaté. L’agglutination n’est pas toujours un procédé rude ainsi que vous le dites, Monsieur, elle se trouve à côté de la flexion que je lui oppose dans les plus belles langues de l’antiquité, j’ai aussi insisté expressément dans mon mémoire p. 15–16. sur ce les langues Américaines possedent également des formes qu’on doit placer dans la classe des flexions. Je dis positivement qu’on ne peut diviser les langues en langues d’agglutinations & de flixions |sic|, ce n’est que le plus ou le moins qui forme le caractère des langues qui toutes se ressemblent, puis que c’est toujours l’homme dont elles sont l’origine. Malgré cela la différence entre ce qui est nommé franc Grammaticale dans la plus part des langues Américaines et dans la langue Grecque p. e. me semble claire et visible, et il est impossible que cette circonstance agissant continuellement sur l’esprit d’une |42| nation ne dût pas y produire une influence même marquée. Voila ce qui est mon raisonnent[a] qui me semble basé sur des faits, s’il existe un idiôme Américain qui n’est pas dans ce cas, je suis prêt à lui assigner une autre place parmi les langues ce qui m’intéresse dans tout cela c’est l’examen solide des faits. Quant au raisonnement sur les faits, quant a la question nommément des avantages d’une langue sur une autre j’avoue volontiers que ces matières sont d’une nature si délicate qu’il seroit pardonnable de s’y tromper & qu’il est bien permis d’y différer d’opinion. mais |sic| c’est un fait bien constaté p. e. que le Pronom joues |sic| un rôle bien plus important dans la plus part des langues Américaines que dans les nôtres, et qu’on le reconnoît souvent dans les déclinaisons des verbes, c’en est un autre que bien des langues Américaines ne permettent pas de se servir d’un Substantif, ou de certains Substantifs sans y ajoûter le pronom possesif |sic| que d’autres ajoutent constamment au verbe immediatement sur régime, la langue réunit ainsi ce qui d’après nos logiques simple |sic| & naturelle |sic| devroit être sépare, elle rend indispensable, ci |sic| dont on se passeroit souvent sans faire aucunement tort a l’expression. Je regarde les langues comme des objets de la nature, et je tâche de les juger avec une parfaite impartialité. je |sic| m’occupe beaucoup plus à étudier & à analyser leurs varietés qu’à leur assigner précisément leurs rang respectif, mais je crois de mon devoir d’examiner toujours quelle influence telle ou telle propriété d’un idiôme doit exercer sur l’esprit de l’homme sauf la possibité |sic| que d’autres propriétés contrebalancent et empêchant |sic| cette influence. Je m’accuserois même d’ingratitude envers vos bontés, Monsieur, & celles de M.r Pickering, si je jugeois avec présomption ou avec légèreté des langues pour l’étude desquelles vous avez bien voulu me fournir des matériaux bien précieux. je |sic| reconnois d’ailleurs très certainement la Structure vraiment admirable de ces langues bien plus primitives que les nôtres, et j’espère que j’aurai bientôt occasion d’en parler devant le public[b], la langue Mexicaine possede p. e. de formes pour tous les tems des verbes que la Grammaire générale y établit, et cet avantage manque à la plus part de nos langues si souvent prônées, ainsi qu’à la Latine.

Il est question, Monsieur, dans Votre correspondance avec le digne Heckewelder de la double forme de la première personne |43| du plurier |sic| du pronom inclusive & exclusive, j’ai cru pendant long temps que cette forme n’appartenoit qu’aux langues Américaines, je me suis trompé. Elle se trouve également, et même aussi pour le duel dans les langues de la mer Pacifique et dans celle des Tataras Maesdëlroun.[c]

J’ai été on ne peut plus reconnoissant de l’envoi du catalogue de la Bibliothèque de votre société qu’elle a bienvoulu m’addresser Je |sic| vous supplie de témoigner ces sentiments en mon nom à cette Société savante, & de la prier de vouloir bien accepter un Exemplaire de ma lettre à M.r Abel Remusat. Je vous enverrois volontiers également une dissertation sur l’Infinitif, le Gerondif & le Supin en Grec & en Sanscrit qui est imprimée dans la Bibliotheque Indienne de Schlegel, mais je n’en possède malheureusement pas d’Exemplaire.

Je suis, on ne peut pas plus sensible aux offres bienveillantes, Monsieur, que vous voulez bien me faire de continuer de me fournir des materiaux pour mes études. J’y seroi infiniment reconnoissant et vous pouvez être sûr que tout ce qui regarde les langues Américaines sentant[d] celles qui sont parlées par les nations qui avoisinent les Etats Unis, sont du plus grand prix pour moi. Je vois avec un plaisir infini que la Grammaire de Zeisberger va paroître bientôt aprésent. J’ose vous supplier instamment de me l’envoyer immédiatement lors qu’elle aura parû, ce sera un très grand service rendu à la science que de faire connoître d’une manière complette une langue qui d’après le peu que j’en connois, je regarde comme une des plus remarquables pour sa Structure. je |sic| suppose que c’est le manuscrit cité p. 226 No. 512. de Votre catalogue.

Encouragé par vos bontés, Monsieur, je prendrai la liberté de vous indiquer ce que je désirerois avoir par votre entremis bienveillante.

1. Je vous prie d’acheter pour moi les livres suivans qui tous sont imprimés dans les Etats-Unis & qui certainement existent dans le commerce ordinaire des libraires

Catal. p. 74. no. 1378. The third Epistles of John. Newyork 1818.
    "     "   87.  "     685. Brief account..... Philada 1805.
    "     " 198.  "     626. Hopkin’s abridgment |sic| Philada 1757.
    "     "  . .  "     853 Hunter’s accout |sic|[e] Philada 1823.
    "     " 231.  "     685 Gaiatonsera Plattsburgh 1813.
    "     " 233  "     731 Vocabularies of the languages of the
Oto &.c
Philad.a 1822.
|44| Cat. p. 236. no 880. Vocabularies of the languages of the
Wahtoktata &.c
Philada 1823.

2. Quant aux livres rares et aux manuscrits, il paroit que vous seriez disposé à permettre qu’on en prît copies sur les lieux. Dans ce cas là je vous prierois de me faire faire une copie de la Grammaire de la langue Tarasque notée p. 236. no. 1569. de Votre catalogue.

Je possede |sic| par les bontés de M.r Pickering une petite Grammaire de la langue Onondago qui n’a jamais été imprimée jusqu’ici. je |sic| suppose que c’est celle notée p. 231. no. 532 de Votre catalogue. Je désirerois de savoir, si celle notée no. 527 est beaucoup plus étendue. et |sic| si les Vocabulaires de Pyrlaeus possedent encore quelque prix auprès des ouvrages de Zeisberger sur ces mêmes langues.

Je me borne<bornérai> aprésent a faire faire une copie de la langue Tarasque <& que vous vouliés bien m’indiquer le nombre> des feuilles des manuscrits suivans.

Cat. p. 224. no. 1578 Grammatische Sätze (J’ai une Grammaire Aruvaque par Schuemann |sic| MS)
             "            521. Aruwakkisch-Deutsches Wörter-Buch (j’en possède une de Quandt. M.S)

Les differens manuscrits sur la langue Iroquoise, à la page 231. du catalogue.

Je vous prie, Monsieur, de recommander au copiste d’écrire aussi exactement et aussi clairement que possible, et surtout d’employer plutôt un grand qu’un petit caractère.

3. Le report de M.r Morse qui est un des ouvrages le plus intéressans que je connoisse, renferme des discours de Chefs des nations Indiennes qui m’ont infiniment étonné par leur éloquences mâle et naturelle. Ne seroit-il pas possible d’obténir les textes Indigènes d’un ou autre discours de ce genre? Un tel morceau seroit surtout précieux, si l’on y joignoit une traduction litterale. Mais aussi sans ce secours, je possedérois très volontiers un pareil discours. Il est inapréciable de trouver des morceaux composés dans ces langues par les indigènes mêmes. Tout ce que nous voyons ordinairement d’elles, provient des Missionaires Européens, et ne porte point une emprinte assez originale.

Je vous prie, Monsieur, de faire parvenir tout ce que vous me déstinez à M.r Neidersteller, il s’empressera de vous restituer, Monsieur, les frois que mes commissions vous auront occasionné.

La Grammaire de Torres Rubio m’a été présentée par M.r Pavres de Madrid & je l’ai fait après un autre. Celle de Fébres m’est parvenue du Chili

Veuillez pardonner, Monsieur, la longueur de cette lettre |45| mais les expressions pleines de bonté & d’interêt de votre lettre à M.r Neidersteller |sic| m’y ont encouragé.

J’ai l’honneur d’etre |sic| avec la considération la plus distinguée
Monsieur
Votre très humble & très obéissant Serviteur
Humboldt
a Tegel ce 21 Septembre 1827.

P.S. J’ajoute, Monsieur, à cette lettre, une note tirée d’un |sic| mémoire que je viens de lire à l’academie de Berlin, sur la forme grammaticale des duel. Vous verrez pour son contenu combien je sais apprécier les avantages des langues Américaines pour l’energie et la Simplicité de l’expression, et de quelle manière je prends fait et cause pour elles lorsqu’elles sont attaquées injustement.



|Anhang|

|Duponceau| Schulze’s Aruwak Grammar 173. pp 12.° German Character = no margin =

Dictionary 622 pp. q.to

Aruwak Grammar

5 Conjug. of regular verbs.

1. in in, ün & ùn, Infinit.

2. in ân

3. in unnua

4. in ên

5. with ka the auxiliary ka (am or I am) prefixed <or intercalated> to the first person of the Present Tense
kakun, to live
kakukade, I live
hádubuttin, to sweat
hadubuttikade, I sweat
kanissin, to love
Danssika, I love

Fußnoten

    1. a |Editor| „raisonnement“
    2. b |Editor| Akademievortrag
    3. c |Editor| „Tatares Mandchous“
    4. d |Editor| „surtout“?
    5. e |Editor| Vgl. Duponceaus Brief an M. A. Jullien de Paris [Jan. 13, 1826].