Wilhelm von Humboldt an George Bancroft, 17.09.1821

|1| Monsieur,

Je dois Vous faire mille & mille excuses de répondre si tard à la lettre que Vous avez eû la bonté de m’addresser en date du 17 Mai. Mais ayant passé l’été entier dans différentes campagnes, toutes très-éloignées de Berlin, elle ne m’est parvenue que très-tard, & je n’ai pas eû le loisir d’y répondre plutôt.

J’ai été charmé de voir, Monsieur, que Vous voulez bien conserver mon souvenir, & que je puis attendre de Vos bontés quelques secours pour mes études de langues Américaines. Vous m’obligerez infiniment par tous les envoys que Vous voudrez bien me faire, & je tâcherai de faire de mon mieux pour que la peine que Vous prendrez ne soit pas perdûe pour cette branche de litérature. Je Vous prie aussi de me charger de Votre côté des commissions que Vous pourriez avoir pour Berlin. Je ne manquerai pas de m’en acquitter toujours avec la plus grande exactitude.

J’ai lû avec un très-grand intérêt le mémoire de Mr. Pickering dont Vous avez bien voulû, Monsieur, m’envoyer une copie. J’y ai puisé des renseignemens extrême-|2|ment précieux sur l’identité des idiômes de quelques peuplades, & sur des ouvrages dont on peut espérer sous peu la publication. Comme une fois l’attention des savans de Votre patrie, Monsieur, s’est dirigée sur cet objet, je ne doute pas que l’Europe obtiendra par là les lumières dont elle a manqué depuis si longtems.

L’entreprise de Mr. Pickering de vouloir établir un Alphabete |sic| uniforme pour l’écriture des mots Américains est certainement très-belle & très-utile. Il faudra seulement un grand soin & beaucoup d’exactitude dans l’exécution. Nous manquons encore d’un Alphabete |sic| que l’on pourroit nommer universel, & il seroit peut-être impossible de le faire d’une manière qui ne laissât rien à désirer. Mais on devroit du moins s’y essayer. Il faudroit pour cela, par le moyen d’une connoissance intime des organes, fixer le point précis sur lequel se trouve chaque lettre dans l’echelle des sons organisés. Si ce travail étoit fait pour les langues les plus connues|,| il seroit moins difficile de classer dans ce même ordre les nouveaux sons qu’on entendroit dans des langues moins connues encore, & de constater l’identité d’autres avec les nôtres. J’ai connû deux personnes qui avoient entrepris un semblable travail, mais l’une l’a abandonné à ne plus le reprendre jamais, & l’autre est morte. En attendant il seroit fort utile de s’en tenir, ainsi que le propose Mr. Pickering, à une méthode plus aisée & moins longue, & il me paroît que les idées qu’il |3| communique sur cet objet dans son mémoire sont aussi justes que faciles à exécuter. Je n’ai pas bien pû saisir cependant ce qu’il veut dire par les mots: The Germans only agreeing to give up their peculiar modification of the b, p, d, t, and w. Cette dernière lettre pourroit être omise certainement, si l’on employoit partout le f où le v peut avoir le son dur. Mais il seroit impossible, sans dénaturer les mots, & altérer entièrement la prononciation, de confondre le b avec le p. & le d avec le t. Vous, Monsieur, qui connoissez intimement notre langue, & la parlez parfaitement, pourrez facilement donner sur notre prononciation toutes les lumières nécessaires. Mais je dois le répéter l’expédient que propose Mr. Pickering demande dans son application la plus grande précaution; d’ailleurs il peut produire des erreurs & une confusion plus grande que celle qui existe àprésent. Actuellement il suffit de savoir de quelle nation est l’auteur qui nous transmet les mots des idiômes étrangers, & de connoître la prononciation de sa langue maternelle. On peut dans ces deux suppositions être sûr de connoître le son qu’il a voulû désigner, & qui est celui qu’il a entendû lui-même. Car comme il connoit certainement, sans se tromper, la prononciation & l’orthographe de sa langue, l’erreur devient presqu’ impossible. Il n’y a des incertitudes que là où une lettre peut dans la langue de l’Auteur qu’on consulte, être prononcée d’une double manière, & où il n’a pas eû la précaution d’indiquer celle qu’il a voulû désigner. Cela peut arriver assez souvent aux auteurs François & Anglois, aux Espagnols avec le x, qu’ils prononcent en Espagne aussi quelquefois comme ks, moins aux Allemands. Mais si l’on |4| compose un nouvel Abécédaire en mêlant plu la prononciation de plusieurs langues ensemble, il faut que celui qui se voue à cette entreprise, & ainsi que celui qui veut exprimer un son quelconque d’une langue étrangère connoisse assez bien la prononciation des langues différentes desquelles on a composé l’Abécédaire pour ne pas se tromper. Ceci naturellement est plus difficile. C’est pour lui une traduction des sons étrangers dans ceux d’une autre qui n’est pas la langue maternelle du traducteur, & par conséquent l’erreur pourra être plus fréquente. Voilà les reflexions auxquelles la proposition de Mr. Pickering m’a semblé donner lieu. J’ai crû qu’il Vous seroit intéressant, Monsieur, de les connoître.

Je me rapellerai toujours avec un plaisir bien vif le tems, ou |sic| j’eus le p l’avantage de Vous voir de tems en tems à Berlin, & je désire que le séjour chez nous Vous ait parû assez agréable pour Vous résoudre en quelque tems de faire un second voyage.

En attendant je Vous prie de me croire avec la considération la plus distinguée,
Monsieur
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Humboldt
à Berlin, ce 17. Septembre, 1821.