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Wilhelm von Humboldt an Jean-François Champollion le jeune, 07.07.1827

Monsieur,

J’ai reçu avec un bien vif plaisir la lettre que Vous m’avez fait l’honneur de m’écrire en date du 14. dernier. Les incroyables lenteurs que notre Academie met à l’impression de ses mémoires sont seules cause que j’ai laissé jusqu’ici sans réponse la lettre infiniment intéressante que Vous m’avez fait parvenir de Livourne. J’en ai profité sans délai pour retravailler ma dissertation, mais ce n’est qu’àprésent qu’elle vient d’être imprimée. J’ai l’honneur de Vous en présenter deux exemplaires ci-joint. Vous verrez que je me suis fait un devoir, Monsieur, d’exprimer dans une note détaillée le jugement que j’ai toujours porté sur Votre systême dès le premier moment que je me suis attaché à l’étudier. Je suivrai cette étude toujours aussi loin que Vous voudrez bien me servir de guide. Outre l’intérêt que toute grande découverte inspire toujours, l’examen de l’écriture Egyptienne est infiniment intéressante sans le rapport de l’examen des langues & de leurs différentes manières de peindre les sons ou de tracer les idées aux yeux. Mais c’est à ces rapports que je dois me borner. Je ne possède rien de cette sagacité divinatrice qu’exige le déchiffrement des textes Egyptiens, tout ce que je Vous ai communiqué, Monsieur, de mes travaux doit Vous en avoir convaincu. Il y a d’autres routes que je pourrai suivre avec plus de savoir et elles m’ont entrainé à d’autres études qui occupent tous mes loisirs. Si j’ose Vous parler aussi de moi, Monsieur, c’est uniquement pour Vous prouver que ce n’est pas manque d’intérêt à cette partie de la science philologique que Vous cultivez avec un succès aussi éminent, que je ne me livre pas d’avantage à l’étude des hieroglyphes. Je crois que Vous faites très-bien de ne pas répondre à M.r Seyffarth, quoique je ne connoisse pas ce qu’il a publié contre Vous. Son systême est si bizarre, ces traductions si inouies, sa manière d’exposer sa méthode de déchiffrement si vague et si obscure qu’il me semble même difficile de l’attaquer. Il faut savoir ce que Votre adversaire dit pour être en état d’y répondre. Quant aux hieroglyphes acrologiques j’avois lû les trois brochures auxquelles ils ont donné lieu[a], avant de recevoir Votre lettre, Monsieur. Sous les mots venûs en contestation furent ils le Copte le plus pûr, j’aurois de la difficulté à croire à la découverte du Chev. de Goulianoff[b]. Il faut soigneusement distinguer le fond de la question de la discussion sur les mots cités en exemples. Si M.r Klaproth dit que Vous ne comprenez, Monsieur, les textes Coptes que par le moyen de la traduction de Zoëga, il a oublié que Zoëga ne traduit que très-rarement & que pour la plûpart il ne donne qu’un extrait[c]. Je me souviens très-bien, combien cette circonstance m’a fait désespérer dans les tems où je commençois ces études. Si Vous me permettez, Monsieur, de Vous dire mon avis je Vous conseillerois néanmoins de répondre à la seconde lettre de M.r Klaproth. Les discussions littéraires sont certainement très-fâcheuses. Mais il y a pourtant des attaques qu’on ne peut pas laisser sans réplique. Il s’agit au reste ici d’un point intéressant à tous les égards, de l’authenticité de quelques dictionnaires Coptes manuscrits.

J’ai lû avec le plus grand intérêt ce que Vous me communiquez, Monsieur, sur les signes déterminatifs. Vous verrez que j’ai fait mention déjà dans ma dissertation (p. 19–21.) de deux signes qu’on pourroit en quelques façon aussi ranger dans cette classe. Mais ceux que Vous m’alléguez, sont extrêmement curieux. L’usage de ces signes joint, si l’on veut exprimer la chose d’une manière générale, des images à des mots exprimés par des lettres, non pas dans l’intention d’ajouter de nouvelles idées à ces mots, mais simplement pour les rendre plus claires ou ce que je crois plus vrai, plus intuitifs. Ceci prouve de nouveau que l’usage des hieroglyphes, comme de simples images, étoit l’écriture primitive, que de là on venoit à l’introduction des caractères phonétiques, mais qu’on ne se feroit pas encore assez à cette méthode ou qu’on étoit encore trop attaché à la première pour s’en détacher tout à fait. On prit le parti d’adeptes au moins dans de certains cas les deux méthodes à la fois. L’incertitude des voyelles ne me semble pas avoir conduit aux signes déterminatifs. Des langues entières s’écrivent sans voyelles. Mais ce qui me semble prouver que ce n’étoit pas le besoin de clarté qui forçoit, mais l’attachement aux images primitifs qui engageroit à se servir de signes déterminatifs, c’est que ceux qui ne sont que des objets en rapport, embrouillent plutôt qu’ils n’éclaircissent l’intelligence des caractères phonétiques. Ce qui est surtout important dans toutes ces questions c’est si, en se bornant à l’Egypte, l’alphabet démotique a pris son origine des hieroglyphes ou non. Je ne croirai jamais avec M.r Seyffarth que cet Alphabet ait précédé les hieroglyphes qui n’en seroient qu’une espèce de décorations. Mais il ne seroit pas impossible que la découverte d’un véritable Alphabet ne fût pas venu ni directement, ni indirectement de l’écriture hieroglyphique, mais qu’elle ait été importée de l’étranger et qu’ensuite on l’ait adaptée aux hieroglyphes pour pouvoir conserver cette écriture indigène et primitive sans se priver des avantages que l’Alphabet offre indubitablement. Ce qui est très-certain au moins, c’est que les signes déterminatifs, si leur usage est fréquent et général, et qu’il n’appartient pas uniquement au caprice de quelques scribes Egyptiens, prouve une certaine hésitation entre les lettres & les images et nous rapproche de l’époque où les images ont osé devenir des lettres. Les signes les plus curieux parmi ceux que Vous me citez, sont ceux déstinés à marquer la qualité verbale. Ils sortent de la ligne des autres puisqu’ils ne donnent pas, pour ainsi dire, une traduction du grouppe de lettres en image, mais qu’ils indiquent simplement un rapport grammatical. Or cette indication semble entièrement inutile si les sons du mot qui précède, sont durement exprimés. Une écriture figurative ou idéologique pourroit et devroit peut-être avoir ces signes pour appliquer au signe le son qui lui convient, et pour savoir si  Sankskrit doit être prononcé jambe ou aller. Une pareille écriture n’est pas seulement une écriture, elle est une espèce de langue sans son, mais si les hieroglyphes me donnent déjà phonétiquement un son qui, proféré oralement, est entendu comme verbe, à qui bon y ajouter encore un signe du verbe actif ou neutre? Comme ceux qui se parlent, se comprennent sans ces signes, ils sont inutiles pour la langue parlée, et comme ils n’expliquent pas les caractères phonétiques mais en indiquant simplement la catégorie grammaticale, ils ne servent que foiblement au déchiffrement. On semble par là forcé de façon l’une des deux conjectures suivantes ou que ces signes sont également des restes d’un systême auquel ils convenoient réellement, mais qu’on a conservé mal à propos, ou que ces signes représentent phonétiquement un affixe que les verbes avoient et qu’ils ont perdûs dans le Copte que nous connoissons, comme il est connûs que ces affixes se perdent et s’offrent dans la suite des tems. Vous jugerez mieux que personne, Monsieur, de ces doutes et de ces questions. Mais j’ai crû devoir les rapporter ici pour Vous prouver, à quel dégré je conçois l’importance extrême de ces signes déterminatifs non seulement pour le déchiffrement, mais aussi pour le jour qu’ils peuvent jetter sur l’origine et les progrès du systême entier de l’écriture hieroglyphique et alphabétique. Il sera extrêmement essentiel de constater, à quel dégré ils sont fréquens, s’ils se trouvent plus dans un genre de manuscrits que dans un autre, plutôt rattaché à telle ou à telle expression? Avoient-ils peut-être encore servi a |sic| séparer les mots l’un de l’autre ou à distinguer les phrases en guise de signes de ponctuation. Ce qui me semble le moins probable, c’est qu’on les aît crû nécessaires à la facilité du déchiffrement. Les hieroglyphes phonétiques ne pouvoient guère offrir de difficultés à un Egyptien un tant soit peu instruit.

Je ne sai, Monsieur, si Vous approuverez l’idée que je vais Vous proposer ici. Il me semble qu’il doit y avoir eû successivement deux systêmes hieroglyphiques, l’un entièrement figuratif & symbolique et l’autre mêlé de phonétique. Ce dernier a donné origine à l’Alphabet où l’a tiré lui même de l’Alphabet. Or je crois que dès qu’on a connû l’Alphabet on ne s’est plus servi d’hieroglyphes que par un attachement réligieux, par habitude de caste, par étiquette et par un amour pour une écriture ornée et symmétrique. Cette idée doit il me semble influer beaucoup sur toute explication de l’écriture hieroglyphique.

M.r Passalacqua est arrivé à Berlin mais je regrette de ne pas l’avoir vû encore, n’étant pas venû en ville depuis son arrivée. Je regrette encore plus que je ne pourroi pas lui être de quelque secours ici, puisque je suis forcé de faire un voyage aux bains de Gastein dans le païs de Salzbourg et que je ne reviendroi qu’à la fin de Septembre ici. Mais je puis m’en reposer sur mon frère qui s’occupe entièrement de lui et qui me charge de Vous présenter, Monsieur, l’expression de tous ses sentimens.

Veuillez agréer également celle de ma considération la plus distinguée & de mon attachement sincère.
Humboldt
à Tegel près de Berlin, ce 7. Juillet, 1827.

Anmerkungen

    1. a |Editor| Siehe die beiden weiter unten genannten Lettres von Klaproth sowie die Antwort Champollions (siehe Anm. b). [FZ]
    2. b |Editor| Siehe hierzu Klaproths Lettre sur la découverte des hiéroglyphes acrologiques, adressée à M. le chevalier de Goulianoff. Champollion hatte darauf mit seiner Analyse critique de cet ouvrage reagiert. [FZ]
    3. c |Editor| Gemeint ist Zoëgas Catalogus codicum Copticorum manuscriptorum qui in museo Borgiano. [FZ]

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    Quellen

    Handschrift
    • Grundlage der Edition: Paris, BNF, Nouvelles Acquisitions Françaises 20357, fol. 233–235
    Druck
    • Hartleben 1906, Bd. 2, S. 128, 149f. (Ausz.); Messling 2008, S. 396–400
    Nachweis
    • Mattson 1980, Nr. 7803

    In diesem Brief

    Werke
    Zitierhinweis

    Wilhelm von Humboldt an Jean-François Champollion le jeune, 07.07.1827. In: Wilhelm von Humboldt: Online-Edition der Sprachwissenschaftlichen Korrespondenz. Berlin. Version vom 31.08.2020. URL: https://wvh-briefe.bbaw.de/569

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