Wilhelm von Humboldt an Jean-Louis Burnouf, 15.09.1825

|85r| Monsieur,

Si j’ai tardé, Monsieur, à Vous addresser mes remerciemens de la grammaire que Vous avez bien voulû m’envoyer, et de la lettre intéressante dont Vous avez eû la bonté de l’accompagner, je Vous prie de croire qu’ils n’en sont pas moins vifs & sincères. J’ai étudié avec infiniment de plaisir plusieurs chapitres de Votre grammaire, & j’y ai retrouvé ainsi que dans la distribution de l’ensemble & dans la méthode que Vous avez suivie, cette justesse d’esprit qui caractérise tous Vos écrits, et cette finesse d’observation qui saisit les plus petites nuances par lesquelles les différens idiomes varient l’expression de la pensée.

Ce que Vous dites dans Votre lettre, Monsieur, sur la manière de prononcer et d’écrire le Sanscrit, m’a fait faire des réflexions ultérieures, et l’indulgente bonté avec laquelle Vous voulez bien accueillir mes idées, m’encourage à Vous les communiquer & à les soumettre a Votre examen. C’est une distinction extrêmement heureuse que Vous faites dans Votre lettre entre a parole prise dans son ensemble & les mots considérés isolément. Elle pourra certainement conduire à beaucoup d’autres applications dans la science grammaticale, & il est certain que les nations représentent plus ou moins l’unité de la pensée dans la synthèse des mots soit relativement au sens ou au son de la parole. Les Chinois p.e. négligent presqu’entièrement la liaison grammaticale des mots, les Hindoux métamorphosent presque les phrases entières dans un seul mot. J’ai souvent réfléchi sur les causes de ce phénomène, mais j’avoue que je n’ai jamais pû me l’expliquer entièrement. Ce qui est plus particulier encore, c’est que toutes les langues Indiennes modernes ont cette même qualité, et que p.e. dans celle de Telinga on ne seroit pas compris par le peuple si l’on négligeoit les changemens des lettres opérés par leur position respective. On attribueroit facilement ces altérations a la délicatesse de l’oreille |qu’ils| ne vont allier ensemble que des sons qui se conviennent, mais comme les nations qui habitent l’Inde aujourd’hui, se trouvant placés sur un dégré de civilisation assez inférieur il paroit que cette |85v| ténacité de ne souffrir que le voisinage de certaines lettres, tient à l’organisation même, qu’elle n’est point l’effet du gout & du raffinement, mais plutôt une coutûme inhérente aux organes mêmes. Il est possible que cette méthode de lier les sons a ses avantages, mais il est sûr qu’elle est aussi accompagnée de grands inconvéniens. Un des plus graves me semble être celui qu’il est impossible de voir, si la voyelle qui s’allie à une autre, a été longue ou brève. Il y a des cas où le sens de la phrase devient douteux par là. Il existe p.e. une grande différence entre le neutre Brahma (l’essence divine) et le masculin Bráhmá (le Dieu personnifié) or si ce mot est suivi d’un autre qui commence par une voyelle, on ne peut voir que par le sens de la phrase quel est précisement le mot que l’Auteur a eû en vue. Il est assez particulier que la même chose arrive aussi à ce même mot dans les désinences des cas qui sont communes au Masculin & au Neutre, et lorsque sa forme primitive brahman entre dans un mot composé. L’art de réciter des poesies Sanscrites doit avoir été en effet bien grand, puisqu’il a fallû marquer par des pauses convenables trois différentes incisions des périodes, celle des mots pris isolément, celle de la prononciation, & celle de ces grouppes de mots liés ensemble par l’affinité des sons. Mais il doit en être résulté de l’autre côté une harmonie plus riche & plus variée. On ne sauroit nier que la méthode de former un ensemble de plusieurs mots contribue beaucoup à la majesté du vers Indien dont la marche devient plus imposante, si souvent quatre & même huit syllabes forment une continuité de sons. Je suis entièrement d’accord avec Vous, Monsieur, que l’accent n’a point exercé son influence sur ces grouppes de mots, mais simplement sur les mots isolés. Les mots composés sont certainement souvent beaucoup trop longs pour être prononcés d’une haleine. Il en existe de seize syllabes bien comptées. Mais je suppose qu’ils ont eû, outre l’accent principal, des accents secondaires, qui certainement doivent aussi avoir existé en Grec, mais qui n’ont point été marqués. Ils se font entendre dans toutes les langues, comme p.ex. dans insensiblement où l’acccent est bien sur la pénultième, mais où l’on appuye également sur la première. Les Grammairiens Anglais parlent longuement sur ces accens qui sont d’une grande importance dans leur langue. |86r| Pour le Sanscrit toutes ces questions n’ont de l’intérêt que pour la théorie du langage. Je doute qu’aucun organe aujourd’hui sache marquer pour l’oreille la différence des consonnes linguales ou cérébrales des dentales & les différens genres de nasales. Je doute même que la voyelle ordinairement sous entendue ait constamment eû le son clair de l’a que nous autres en Allemagne au moins lui donnons toujours. Je suppose plutôt que pour la plupart elle a eû un son obscur et n’a été déstinée qu’à séparer les consonnes. Si elle avait eû un son aussi déterminé que l’i ou l’u, il n’est pas probable qu’on l’aît supprimé dans l’orthographe. Il résulte de toutes ces incertitudes, si je ne me trompe, que nous devons renoncer à lire le Sanscrit de haute voix. Nous devons nous contenter de le murmurer (jap)[a] comme les Brahmans murmuroient leurs prières mystiques dans le recueillement. C’est pourquoi je ne saurois approuver le principe de notre Orthographe sanscrite qui nous est venue de l’Angleterre. Car ce n’est point la méthode des savans indigènes. Ceux-ci, autant au moins que je sache, écrivent un vers entier & une phrase entière sans s’embarasser de la division des mots. La raison m’en semble être uniquement la commodité des écrivains. Car il est sûr qu’il faut tracer beaucoup plus de lettres, & se servir beaucoup plus souvent du petit trait qui marque que la consonne est fermée, si l’on sépare les mots pris isolément. Le principe de notre orthographe actuelle est évidemment celui de lier par l’écriture tous les mots dont les désinences sont altérées par les mots qui les suivent immédiatement, & de séparer ceux où ce cas n’existe point. Regardé sous ce point de vue, ce systeme (tel que Bopp & Schlegel l’ont amélioré) me semble être parfait & ne souffrir aucune objection. Vous proposez à la vérité, Monsieur, de séparer les mots qui, étant terminé par une consonne, sont suivis d’une voyelle. Mais je crois qu’on violeroit par là le principe. Comme chaque Consonne finale sourde se change devant une voyelle dans une sonante, il est évident que les Hindoux ont lié les mots qui se trouvent dans cette position, tellement étroitement ensemble qu’ils n’ont formé qu’un seul tout pour l’oreille. Mais j’attaque le principe de ce système, puisque la seule utilité qu’il offre, est une dont on peut facilement se passer, celle de préparer l’œil promptement à la prononciation, & qu’il |86v| entraine des inconvéniens très-graves après-lui. Je n’attache pas à la vérité une importance très-grande à la difficulté que cette orthographe oppose aux commençans & même à ceux qui ne laissent pas que d’être déjà passablement exercés, quoique il soit inutile aussi d’augmenter les difficultés dans une étude déjà assez difficile. Mais ce qui est plus essentiel c’est que cette méthode d’écrire rend la ponctuation impossible, & qu’elle rend très-souvent le sens ambigû, c’est, à dire qu’elle empêche de voir si l’éditeur de l’ouvrage a regardé certains mots comme des mots séparés ou comme des élémens d’un mot composé. Les exemples sont très-fréquens. Je ne Vous en citerai qu’un seul, Monsieur. Les six dernières syllabes du 1. vers du 11. sl.[b] du 1. livre des loix de Menou [c] doivent s’écrire d’après notre systême {sadasadātmakaṃ }.[d] Or il est impossible de voir, si on a voulû dire que l’être dont il est question ici, est existant, non existant, et non corporel spirituel dans lequel cas il faudroit diviser le grouppe en trois mots, ou (ainsi que je le crois) que cet être respire (si l’expression est permise) l’existence & la non existence, de sorte que le mot est un mot composé. On dira qu’on peut obéir à cet inconvénient par une note ou un commentaire. Mais je demande toujours s’il vaut la peine de s’éloigner, en écrivant le Sanscrit, de la méthode générale, & raisonnable en elle même de séparer les mots, pour la seule raison que l’œil doit immédiatement s’appercevoir des mots qu’il faudrait lier ensemble en les prononçant? Car il s’entend de soi même que je suis d’avis de |la| conserver scrupuleusement jusques aux plus petites altérations que les lettres souffrent par leur voisinage & leur affinité. La ponctuation seule qui n’est possible qu’en adoptant cette méthode, est de la plus grande importance. Combien de fois n’arrive-t-il pas dans les auteurs Grecs & Romains que par son seul moyen on peut rétablir le véritables sens d’un passage. Il n’existe aucune difficulté réelle d’écrire le Sanscrit comme on écrit toute autre langue. On n’a qu’à séparer duement les mots, changer les consonnes finales et initiales d’après les regles établis, ajouter par tout où une consonne termine le mot, le petit trait qui en est la marque, et tracer la voyelle initiale du mot suivant, s’il en a une. Le seul cas plus difficile est, lorsque deux voyelles se réunissent en une seule. Mais alors j’ajoute au mot qui précède, un apostrophe en faisant en même tems le petit trait |87r| à la consonne finale & commence le mot suivant par la voyelle ou allongée ou changée. Le lecteur ne sauroit être embarassé dès qu’il se souvient que l’apostrophe dans ces cas ne marque pas simplement que le mot est tronqué, mais aussi que la voyelle qu’il a perdue, se trouve inaspirée dans le mot suivant. Lorsqu’une voyelle finale se change en demi-voyelle l’apostrophe n’est pas nécessaire, puisqu’en effèt le mot reste dans toute son intégrité. Lorsqu’on place entre un n final changé en anusvara & une consonne palatine, linguale ou dentale un s, je lie cet s par deux traits horizontaux (hyphen) aux deux mots qui le précèdent et suivent, puisqu’en effet il n’appartient au corps d’aucun de ces mots. Pour vous rendre cette méthode plus claire, je prendrai la liberté de Vous copier ainsi quelques vers des loix de Menou.

{dharaṃ } {śanaiḥ } {sañcinuyād }, {valmīkaṃ } {iva } {putrikā },
{paralokasahāyārthaṃ }, {sarvabhūtāny } {apīḍayan }.
{n’ āmutra } {hi } {sahāyārthaṃ } {pitā }, {mātā } {ca } {tiṣṭhataḥ },
{na } {putradāraṃ }, {na } {jñātir }, {dharmas } {tiṣṭhati } {kevalaḥ }.
{ekaḥ } {prajāyate } {jantur }, {eka } {eva } {pralīyate },
{eko } = {nubhuṅkte } {sukṛtaṃ }, {eka } {eva } {ca } {duṣkṛtaṃ }.
{mṛtaṃ } {śarīraṃ } {utsṛjya }. {kāṣṭhaloṣṭasamaṃ } {kṣitau }
{vimukhā } {bāndhavā } {yānti }, {dharmas } {taṃ } {anugacchati }.
{tasmād } {dharmaṃ } {sahāyārthaṃ } {nityaṃ } {sañcinuyāc } {chanaiḥ },
{dharmeṇa } {hi } {sahāyena } {tamas } {tarati } {dustaraṃ }. IV. 238–242.[e]
{eṣ’ oditā } {gṛhasthasya } {vṛttir } {viprasya } {śāśvatī }. IV. 259.a.[f]
{adattānāṃ } {upādānaṃ }, {hiṃsā } {c’ aiv’ āvidhānataḥ } XII. 7.a.[g]
{ānvīkṣikīṃ } {c’ }, {ātmavidyāṃ }, {vārtārambhāṃ } – {ś’ } – {ca } {lokataḥ } VII. 43.b.[h]

J’ose me flatter qu’en parcourant ces exemples avec quelqu’attention, Vous tomberez d’accord avec moi, Monsieur, que cette manière d’écrire le Sanscrit est plus claire & plus naturelle que celle usitée aprésent, qu’elle |87v| faciliteroit prodigieusement aux commençans l’étude de cette langue, et qu’elle seroit aussi généralement utile, puisqu’elle mettroit les éditeurs de textes Sanscrits dans le cas de ne laisser nulle part le moindre doute sur la manière dont ils auroient divisé les mots. La prononciation n’y perdroit rien. Le lecteur connoissant les regles grammaticales sur la manière de lier les mots ensemble, & trouvant tous les changemens de lettres indiqués, n’auroit qu’à rapprocher dans sa prononciation les mots qui pour l’oreille ne doivent former qu’un même grouppe. Tout ce qu’il perd c’est que ces grouppes ne se trouvent plus réunis par l’écriture. On dira sans doute que cette orthographe s’éloigne trop de la manière habituelle des Pandits d’écrire le Sanscrit. Mais les Pandits sous ce rapport peuvent être comparés aux copistes des Manuscrits Grecs & Latins. Or ces Manuscrits manquent aussi souvent de la séparation des mots et des signes de ponctuation. Malgré cela les premiers Editeurs des auteurs classiques ont abandonné avec raison cette méthode, & c’est leur exemple qu’il faudroit suivre. Les points que quelques éditeurs de livres Sanscrits ont placés sous la ligne au commencement des mots, n’en rendent guères la séparation claire & précise, et on manque, en se servant de ces points, toujours encore de la ponctuation que je regarde même comme plus importante que la séparation des mots.

Mais je crains d’avoir lassé Votre patience, Monsieur, en m’étendant trop sur ce sujet. Je Vous prie seulement de croire que je n’ai point la prétention d’opérer une révolution dans la manière d’écrire & d’imprimer le Sanscrit. Je sais trop bien que je ne puis point faire autorité, & si j’avois jamais quelques lignes de Sanscrit à publier, je suivrois tout bonnement la méthode adoptée par Schlegel, Bopp & ceux qui ont le droit de décider dans ces matières. Mais je me sers constamment de ma méthode, lorsque je fais des extraits ou des notes destinées uniquement à mon propre usage, & je m’en trouve infiniment bien. Comme on est obligé de se rendre compte de tout c’est un excellent exercice pour ceux qui, comme moi, sont encore bien loin d’être profonds dans la connoissance de la langue.

|88r| J’ai lu avec le plus grand plaisir les extraits que Monsieur Votre fils a publié dans le Journal Asiatique.[i] Il y en a un surtout qui m’a vivement intéressé. C’est celui qui rend compte du morceau philosophique renfermé dans ce Pourana. J’ai lû dernièrement à notre Académie un mémoire sur le systême de Krishna développé dans le Bhagavad Gita et il m’a parû que le morceau dont Monsieur Votre fils à parlé, expose des idées fort analogues aux principes de Krishna. Monsieur Bopp porte le même jugement que moi sur ces extraits de Monsieur Votre fils. Il seroit bien à désirer que ce dernier voulût publier ce Pourana en entier ou de moins en donner les morceaux les plus marquans.

Veuillez, Monsieur, pardonner la longueur presqu’indiscrète de cette lettre, & agréez l’assurance de la considération très-distinguée avec laquelle j’ai l’honneur d’être,
Monsieur,
Vôtre
très-humble & très-obéissant
Serviteur,
Humboldt
à Burgörner, ce 15. Septembre, 1825.

En relisant cette lettre, je vois que Vous Vous étonnez peut-être, Monsieur, de ce que je regarde notre orthographe Sanscrite actuelle comme manquant entièrement de ponctuation, tandis que la prose admet en effet quelques signes de ce genre, & que les Scholiastes en particulier marquent des pauses, aussi sans ces signes, par le moyen de ne pas lier les lettres finales & initiales ensemble. Mais il y a bien loin de là à un véritable systême de ponctuation.

|88v| |Burnouf| Mr W. Humboldt 157br 1825 – répondu le 5 avril 1826.

Fußnoten

    1. a |Editor| Sanskrit-Wurzel mit der Bedeutung 'flüstern, vor sich hinmurmeln, beten' (Bösch 2006, S. 263 Anm. 376).
    2. b |Editor| = Śloka, Strophenform der altindischen Epik.
    3. c |Editor| Die beiden Bände befanden sich in Humboldts Bibliothek: Schwarz 1993, S. 36 Nr. 245.
    4. d |Editor| Manu, Buch 1, Sl. 11 (Bösch 2006, S. 264 Anm. 378).
    5. e |Editor| D. h.: Gesetz des Manu, Buch 4, Sloka 238–242.
    6. f |Editor| D. h.: Gesetz des Manu, Buch 4, Sloka 259a.
    7. g |Editor| D. h.: Gesetz des Manu, Buch 12, Sloka 7a.
    8. h |Editor| D. h.: Gesetz des Manu, Buch 7, Sloka 43b.
    9. i |Editor| Gemeint sind die Aufsätze "Notice sur un Manuscrit du Shrî-Bhâgavata-Pourâna, envoyé par M. Duvaucel à la Société asiatique" und "Sur le Bhoûmikhandam, section du Padmapourâna" (Bösch 2006, S. 267 Anm. 381).