Wilhelm von Humboldt an William Marsden, 05.08.1831

|180r| Mr. Marsden.
Norderney, 5. Aug. 1831.
Monsieur,

Je profite du loisir que le séjour aux bains de mer de Norderney (dans l’Ost Frise) me procure, pour Vous remercier, Mr. de Vos lettres obligeantes du 7. & du 21. Mai dont la derniere a été une véritable source d’instruction pour moi. J’ai été charmé de voir que je ne me suis pas trompé en supposant que Vous partageriez mon opinion que Java a entretenû les rapports les plus anciens et les plus intimes avec l’Inde et que même il n’a jamais peut-être existé un commerce direct entre ce païs et les îles Moluques. J’ai vû également avec grand plaisir, Mr. que Vous parlez de colonisation Hindoue à Java. Vous ne semblez donc point supposer une conquête faite par le continent de l’Inde sur l’ile de Java. Ce point me paroit très essentiel. Tout me pa semble prouver que la grande influence que la langue, la réligion, les arts et les sciences de l’Inde ont exercée sur les Javanois, s’est opérée par la voye paisible de l’instruction et de la persuasion, par la supériorité de l’intelligence et de la civilisation et non pas de la force des armes. Cela me paroit surtout prouvé par la langue Javanoise. Elle a adopté un très grand nombre de mots Sanskrits, mais elle n’a altéré en rien pour cela la forme grammaticale qui lui est propre ce qui auroit été infailliblement le cas, si de grandes masses de guerriers Indiens parlant les Sanskrit s’étoient mêlés avec le peuple de Java. Le pronom offre là-dessus surtout une preuve décisive. Il est resté entierement Javanois. Je n’en connois aucune forme qui rappelle un pronom Indien, et je n’en ai jusqu’ici pas même rencontré dans les textes que Mr. Raffles donne du Kavi. Tout cela ne s’explique bien que par la supposition qu’un plus petit nombre d’étrangers qu’exigeroit une conquête, mais de personnes bien instruites introduisoit les mots Sanscrits dans le Javanois où ils formoient d’abord le Basa Krama et le |180v| Kavi, mais passoient peu à peu aussi dans le langage vulgaire.

J’ai appris avec intérêt par Votre lettre, Mr. que le nom de Polynesia a été employé le <en> premier <lieu> par le Président De Brosses. J’oserai dans l’ouvrage que je prépare sur les langues de souche Malaie, me servir du terme de langues Polynésiennes d’une autre manière que Vous l’avez fait, Mr. quoique j’aye longtemps hésité à diffe m’éloigner du systême d’un savant aussi pleinement versé, comme Vous, dans ces matières. La différence consiste au reste plus dans le nom que dans l’essence de la chose, et provient peut-être de la circonstance que nous sommes partis de différents points dans nos études. Vous avez eû en vue en premier lieu la langue Malaie proprement dite parlée dans la péninsule de Malacca, et lui opposez, si je comprends bien Votre systême, les langues des autres îsles de l’ <du> grand Océan sous le nom général de langues Polynésiennes. J’ai eû dès le commencement davantage en vue la totalité de ces langues, en tâchant de comparer celles ensemble qui <entr’elles> dont on possède des matériaux suffisant suffisans. D’après ces recherches je nomme langues Malaies ou de souche Malaie ** dans le sens le plus étendû toutes les langues des îles de la grande mer entre l’Afrique et l’Amérique en exceptant toujours cependant la Nouvelle Hollande, la Nouvelle Guinée, les Papuas, Alfouras et Negritos aussi dans l’** l’intérieur des îles Malaies sur lesquels je ne hazarde encore aucune conjecture. Une extrême affinité des mots, surtout l’ <la presqu’> identité entière du Pronom, la convenance des noms des chiffres, et les rapports les plus remarquables entre la Grammaire de toutes ces langues me les fait comprendre toutes sous la même classe. Malgré cette affinité il existe cependant une différence très-marquée entre les langues des îles de la Nouvelle Zélande jusques |sic| à l’île de Pâques et entre celles des îles à l’Ouest de la Nouvelle Zélande jusqu’à Madagascar. Je nomme les premières langues Polynésiennes, et les autres langues Malaies dans un sens plus restreint. Dans ces dernières l’affinité des mots, de la structure grammaticale et |181r| des syllabes préfigées et suffigées est évidente. Parmi ces langues celles des îles Philippines ont la grammaire la plus riche et la plus compliquée, la langue Malaie proprement dite (de Malacca) la plus simple. La langue de Madagascar tient un certain milieu entre les deux. Le Javanois a conservé des langues des îles Philippines certaines formes compliquées entièrement étrangères à Malacca et à Madagascar. Voilà la manière, Mr. dont je m’explique cette chaine de langues qui comme Vous le dites très-expressivement, se placent entre les grands continens de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique.

J’avois découvert par moi même dans le Kavi les formes grammaticales <Javanoises> dont je viens de parler <et dont aucun ouvrage connû jusqu’ici n’a parlé.> Elles me rendoient un moment incertain sur l’origine de ce langage. Je vois àprésent par la Grammaire Javanoise publiée cette année même en Hollandois par Mr. Gericke à Batavia que ces formes appartiennent au Javanois d’aujourd’hui.

Je vois par [cette] cet <ce même>  ouvrage que la langue Javanoise manque de la distinction entre la 1. personne du pluriel exclusif ou <et> inclusif qui s’est conservée dans la langue de Malacca. On voit cependant clairement que cette distinction a existé anciennement aussi dans le Javanois. Permettez-moi, Mr. de Vous addresser à cette occasion une question q touchant la langue Malaie. Il y a trois passages de la bible dans lesquels le Pronom nous est employé de manière que la distinction dont je parle, devroit y être sentie. St. Math. 1, 23. embrasse sous ce ** Pronom tous les hommes en général; dans St. Math 2, 2. ceux qui parlent n’embrassent qu’eux seuls sous ce Pronom, en opposition avec ceux à qui ils addressent la parole. En St. Luq. 29, 41. le nous comprend sous lui les deux personnes parlantes ensemble, et exiler de ces deux seulement. J’ai consulté deux versions Malaies sur ces passages, et j’ai trouvé à mon très-grand étonnement que chacune d’elles rend le Pronom dans les trois passages, par sans faire attention à aux nuances de l’emploi, par le même mot, mais que l’une sert pour les Trois de la forme exclusive, l’autre de la forme inclusive. Faut-il attribuer ceci à une faute commise par les traducteurs, ou néglige-t-on en effèt dans la Péninsule de Malacca cette distinction sinon fort nécessaire, cependant très-ingénieuse?

Je Vous suis fort obligé, Mr. de m’ <d’avoir> rectifié sur <mon>  |181v|  l’idée d’avoir voulû <idée de vouloir> dériver Aji d’ ajong . Mais permettez-moi d’observer que, s’il faut prendre aji pour un mot Sanscrit, il faut, selon moi, renoncer à le dériver de l’idée de victoire. Aji ne peut pas dire victorieux; ji est bien vaincu et pourroit être lié à la Préposition a, mais ji est une racine et les racines ne passent pas sans changement dans la langue parlée quelques cas particuliers exceptés. Je doute qu’une racine Sanscrite, muni d’une Préposition, se trouve dans une des langues Malaies. Même les verbes n’y entrent gueres; ce sont ordinairement les Substantifs. Un nom propre venant du mot Sanscrit vaincu, est jaya , victoire. Comme Vous m’ me dites, Mr. que Aji n’est pas Malais, il faut, je crois, y chercher le mot Sanscrit adi , le premier, le plus excellent. On trouve en effet souvent Adi Saxa au lieu d’ Aji Saxa , et le d se transforme aussi dans d’autres mots en j.

Je Vous réitère, Mr. mes remerciemens les plus affectueux des éclaircissemens que Vous avez bien voulû me donner et j’ai l’honneur d’être avec la considération la plus distinguée,

Monsieur,